Du patient qui refuse les soins … Humeur de toubib

Histoire de priorité. De hiérarchie des priorités. D’équilibre. De prise de conscience des enjeux. De compréhension du risque. J’ai eu quelques soucis avec deux patients coup sur coup ces derniers jours, qui ont refusé de manière nette et définitive la prise en charge médicale urgente que je leur proposais. L’un comme l’autre, les mêmes arguments : le patient : « c’est ma semaine de vacances, j’y vais, point final, si je dois mourir, tant pis, si vous voulez je vous signe une décharge pour que votre responsabilité ne soit pas engagée ». Moi : « mais ce n’est pas pour le problème de ma responsabilité ou pas que j’insiste ! C’est pour vous ! Si je ne vous garde pas à l’hôpital ce soir et que je ne vous donne pas ces traitements rapidement, quand je vois les résultats de votre prise de sang je sais que ça va mal se passer, c’est sûr, ce n’est qu’une question de temps ! ». Rien à faire … Où plutôt tout reste à faire. Après ce genre de confrontation, j’ai un sentiment complexe, mélange de colère, de frustration, de culpabilité. Je me répète la scène mentalement, « j’aurais du dire ça, dire ci », navigation à vue entre « je n’ai pas trouvé les mots » et, pour se rassurer, « de toute façon j’ai fait mon devoir, tant pis pour lui s’il n’a pas accepté de suivre mes conseils ».

Si je vous raconte tout ça c’est parce que quelque chose se cristallise en moi à chaque fois que je suis confronté à ce type de problème. En fait ces patients, dont je respecte la décision, toujours — chacun est libre de se faire soigner ou pas — modélisent de manière incroyable un état d’esprit général que l’on peut appliquer à la médecine de l’âme. Si on résume : ils sont malades, on le leur dit, on les prévient des risques, ils vous disent les comprendre, mais acceptent de prendre ces risques car l’autre plateau de la balance emporte leur préférence — ici l’autre plateau ce sont les vacances —. Encore une fois c’est l’analogie qui m’intéresse ici et pas leur décision : là je laisse tomber le sentiment de colère-frustration-culpabilité décrit dans l’anecdote pour réfléchir sur ma propre condition. Qu’est ce que je constate ? Qu’en gros j’ai, pour ma dimension subtile, mon âme, mon esprit, cette part de moi qui fait mon identité et qui doit s’accomplir, le même comportement que ces patients pour leur corps physique : des « dysfonctionnements » de mon soi il y en a un certain nombre, qui se manifestent entre autres par mes défauts, mes points faibles, mes erreurs, mes penchants négatifs, etc. ; j’ai beau le savoir, et les autres ont beau me le faire savoir (les « autres » ce sont par exemple mes proches, et mes collègues, au travers de leurs critiques, mais aussi les auteurs qui ont écrit sur ce sujet), j’ai beau me rendre compte que dans certains compartiments de ma vie ces points faibles se font de plus en plus constants, pressants … et bien je vais préférer faire autre chose que de régler le problème. Autre chose que de prendre des médicaments. Et je ne parle pas des « urgences » éventuelles que ne ne diagnostique même pas, vous savez bien comme moi que le manque de connaissance de soi est l’un des pires handicaps  — mais peut-être aussi l’un des plus beaux challenges — de celui qui veut progresser dans la médecine de l’âme ! Bon, et « préférer faire autre chose », qu’est ce que ça veut dire ? Et bien, comme dans l’exemple, c’est par exemple préférer les sacrosaintes vacances … des vacances pour le médecin de l’âme, c’est à dire  abandonner son poste, ne plus participer au tableau de garde, se préoccuper de manière préférentielle et, avec le temps, exclusive, de son — petit — confort matériel, physique, psychique : « j’ai bien mérité un peu de repos, quand même ! ». Sachant bien que le problème, ce n’est pas tant de rechercher ce confort — au contraire, pourquoi s’en priver ? —, c’est de négliger la santé de son âme … Histoire de priorité. De hiérarchie des priorités. D’équilibre. De prise de conscience des enjeux. De compréhension du risque …

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6 Responses to Du patient qui refuse les soins … Humeur de toubib

  1. LN says:

    Pierre,
    D’après ce que j’ai compris nous sommes confrères :-) Et je suis tout à fait sensible à ce que tu viens d’écrire. C’est vrai que souvent c’est rageant d’être face à l’incompréhension du patient lorsqu’il n’arrive pas à assimiler le danger, voire même lorsqu’il se met en danger sans écouter tes explications … C’est comme s’il y avait un fossé entre ce que tu dis, et lui. Il n’est pas prêt à comprendre. Et tu n’y peut pas grand chose. Ce qui est en réalité assez dur pour son amour propre – je parle de l’amour propre du médecin évidemment ;-) Et c’est vrai qu’on peut être hors de soi parce que ça prend cette tournure, on est embarrassé et en colère, on en parle à nos collègues pour trouver une solution, ou un peu d’empathie … alors que inversement, pour soi même, pour les soins à apporter à notre propre âme, comme tu le dis, on n’est pas vraiment plus perspicace !
    Bon sinon n’exagère pas sur les « sacrosaintes » vacances … je suis en vacances !

  2. Pierre says:

    Chère LN,
    Moi j’attends mes vacances avec impatience … mais je suis dans une situation fragile : j’ai écrit le post, j’ai fait l’analogie … mais ai-je été pour autant capable de faire en moi les bons diagnostics ? Il faudrait discuter de certains dossiers cliniques en staff :-)
    Bonne vacances en tout cas !

  3. MH says:

    Merci pour ce Post et ces commentaires!
    Je me suis rendue compte qu’il était très difficile de faire entendre qq chose à qq’un qui ne VEUT PAS entendre!
    Dans mon entourage proche, il y a des personnes que j’aime beaucoup et qui refusent de croire qu’elles ont une âme qu’il faut « soigner »… Cela me désole!!!! Me navre…
    De mon côté, j’ai l’impression que j’ai comme un « devoir » de faire entendre cet état de fait à mes proches, mais j’ai beau insister, je ne fais que recevoir des réactions blessantes: Je suis une imbécile qui croit à ‘ces choses-là’! => « Comme si nous avions une âme??? Quelle bêtise!!! Rien ne le prouve! »
    J’ai beau leur parler du Pari de Pascal, rien n’y fait…
    Et pourtant, cela n’a rien à voir avec l’intelligence… c’est comme qq chose d’autre, une sorte de compréhension différentes des choses, « d’entendement » qu’on a ou qu’on n’a pas…

  4. Cami says:

    @MH
    je vois tout à fait ce que tu veux dire ! Maintenant, il ne faut peut être pas vouloir à tout prix convaincre les autres, surtout s’ils ne veulent pas y croire … D’autant plus qu’on peut se demander ce que ça veut dire croire à une âme qu’il faut soigner, on a peut être nous deux déjà pas la même idée de ce que ça veut dire une âme et de ce que ça veut dire la soigner … Et c’est un mot qui agace un peu, alors que finalement toutes ces notions d’âme, d’esprit, de conscience, de psychisme, de psyché, tout ça se rejoint, ce sont finalement des notions très anciennes, après peu importe le nom qu’on lui donne, tant qu’on fait attention à sa santé : tout le monde sera d’accord pour prendre soin de la santé de son esprit, ne pas le soumettre à des influences négatives, et cultiver les émotions et pensées positives (mêmes les parents qui disent ne pas croire à une « âme » feront attention aux fréquentations de leurs enfants, aiment les voir bien se comporter, développer leurs qualités morales, etc, et prennent en fait sans l’admettre beaucoup plus soin de leur âme que vous et moi !!) …
    Après la finalité de tout ça c’est autre chose : pourquoi être moral, pourquoi faire attention à la santé de son « âme » … , et c’est très personnel :-)
    Quant à savoir si c’est un devoir de le transmettre aux autres … Les autres pensent d’ailleurs peut être que c’est leur devoir de te mettre en garde contre tes idées farfelues ! En fait ne faut il pas privilégier la pratique des vertus, et s’épargner trop de discours ? Les actes restent, les discours … moins !
    Et puis tu sais, certaines personnes sont contre les antibiotiques, mais le jour où ça va vraiment mal, très mal … alors elles demandent elle-mêmes le traitement !
    Mais tu parles « d’entendement » qu’on a ou pas : est ce que pour toi c’est aussi figé que ça (on l’a ou on l’a pas) ?
    Cami

  5. Azalée says:

    Je trouve ça très sympa l’analogie que tu fais Pierre.
    En lisant ton anecdote avec tes patients, ça parait tellement énorme, je suppose qu’on a tous envie de les bouger et de leurs dire qu’ils font une énorme bêtise de ne pas se soigner!
    Et de l’autre côté … voilà que nous, en ce qui concerne notre partie plus subtile, on agit de la même manière, on ne se rend pas compte et on ferme les yeux. Et le pire c’est que cela ne nous choque même pas.
    Je me demande pourquoi ? Est ce que c’est parce que finalement on n’est pas suffisamment qualifié pour être notre propre « médecin de l’âme » et avoir de l’impact sur nous même ?

  6. Pierre says:

    @Azalée
    Avis personnel : de toute façon, on n’est pas qualifié, au sens d’une qualification acquise,terminée, validée, parfaite, mais je pense qu’on a en nous cette potentialité de le devenir – pour nous-mêmes -, et que d’une certaine manière on est chacun « en formation » …
    Après les forces intérieures qui contrent cette idée de s’occuper de soi sont apparemment bien plus puissantes, engagées, sournoises, lorsqu’il s’agit de sa dimension subtile … Peut-être faut il déjouer ces mécanismes intérieurs, ces raisonnements, ces schémas de pensée qui ne sont pas favorables à une médecine de l’âme active et engagée … et voir sur quelles données, sur quelles bases, sur quelles références, sur quels raisonnements on construit notre cette auto-formation : car il est évident qu’avec des concepts qui ne tiennent pas la route et qui s’effondrent à chaque remise en question, on aura du mal à se convaincre de quoi que ce soit et à se motiver !

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