Hospitaliser sans frimer : Jaddo twitte humain

Je suis depuis longtemps le blog de Jaddo (Juste après dresseuse d’ours, Les histoires d’une jeune généraliste, brutes et non romancées. Sinon c’est pas rigolo), bien connue de la blogosphère des médecins branchés médecine 2.0, et je me suis régalé une seconde fois hors-ligne en lisant son livre (ci-contre) que j’ai fait découvrir à bon nombre de collègues qui ne connaissaient pas. Si si, des collègues qui n’ont pas le temps ou l’envie de lire un fil twitter ça existe, il y en a même beaucoup … Ils ne sont pas plus malheureux d’ailleurs, mais c’est un autre débat. Pour ceux qui n’ont jamais entendu parler de Twitter malgré l’usage qu’en a fait Obama, un petit rappel : sur Twitter vous envoyez des messages brefs (des « tweets ») de 140 caractères max, tous ceux qui vous « suivent » le reçoivent instantanément. Cela s’appelle un fil d’actualité. On suit le fil Twitter de quelqu’un. Aussi simple que ça. A titre d’exemple, je (Pierre Toubib) suis Jaddo sur Twitter. LIRE LA SUITE …
Bref, je m’étais mis de côté ce tweet de Jaddo depuis cet été, pensant bien prendre le temps de le commenter un jour ou l’autre :

 

Je trouve ce Tweet énorme (pas dans le sens trop long, vous savez maintenant si vous me suivez — dans le texte, hein, pas sur twitter ! — qu’en terme de tweet nous sommes tous égaux, on n’a que 140 caractères maximum …).

Il cristallise en quelques mots notre vie quotidienne, sur le plan médical — la médecine, la prise en charge des malades, et pas seulement le diagnostic, il y a tellement de choses autour — comme sur le plan des relations humaines et des conflits intérieurs. D’un côté les difficultés incroyables que l’on peut avoir à trouver une place pour un patient — personne ne remet pourtant en cause l’indication d’hospitalisation, mais il n’y a pas de lit … —, à batailler avec les collègues de l’hôpital ou du service d’à côté qui sont eux-mêmes débordés, alors qu’on tous a mille choses urgentes encore à faire et la salle d’attente qui se remplit avec les urgences qui s’accumulent… Et d’un autre côté : soyons sincères : comme tout le monde, un besoin de reconnaissance, une nécessité impérieuse qui survient tout au bout de toute cette démarche de soin et qui fait qu’on va aimer être remercié, par le patient et sa famille. Allons plus loin : on pourrait avoir envie, s’ils n’avaient pas véritablement cerné notre effort, de s’arranger pour faire quelques rappels habiles …  j’ai eu DU MAL, comme c’est écrit dans ce tweet. C’est terrible, mais c’est humain, comme dirait l’autre … qui n’aime pas être flatté et remercié ?

Cette tendance n’est heureusement pour nous pas propre au milieu médical (on se rassure comme on peut … ) ! De là à dire qu’elle est le propre de l’homme … Dans tous les cas elle risque de se manifester dans tout domaine où une personne fait quelque chose consciencieusement pour une autre et en prenant beaucoup de son temps, juste parce que c’est son job et qu’il faut le faire correctement. Dans le milieu non professionnel ça marche aussi : conjoint, proches, famille, amis, voisins, bénévolat, collègues, etc. Quelle que soit la personne, patient, client, patron, collègue, belle maman, voisin, enfant, etc. : on aime qu’elle comprenne bien, que ce soit très clair, sans ambiguïté : on a souffert pour elle, c’était la galère, mais j’y suis arrivé, pour toi.

Avoir envie de frimer dans ces cas là, que ce soit de manière franche ou plus subtile, c’est « humain », diraient certains. C’est d’ailleurs étrange comme cette expression est floue :

  • « c’est humain », on le dit pour excuser en réalité un réflexe tout à fait égoïste : le pauvre, il n’a pas pu s’empêcher, tu comprends c’est humain … genre il n’y peut rien, c’est ça nature …
  • mais on le dit aussi, à l’inverse, quand il s’agit de lutter contre ce même réflexe égoïste et de devenir plus … humain !
  • laissons le soin à chacun de choisir la version qui le séduit le plus …

Comme on l’a déjà abordé, la structure de notre moi est faite de telle sorte que l’ego prend naturellement une place prépondérante, et le moindre effort dans le sens humain ou on pourrait dire anti-ego est difficile (lire à ce sujet : Bref, mon ego m’a dominé, A propos d’un choix de garde : altruisme ou embrasement de l’ego ?). Pas besoin de se forcer pour avoir envie que tout le monde nous considère, nous flatte, nous remercie, nous complimente, tout ça est très naturel et automatique. En revanche, le moindre petit pas vers l’autre dans un but désintéressé est semé d’embûches et d’obstacles intérieurs plus ou moins conscients d’ailleurs. J’aime bien qu’on me complimente, mais complimenter les autres, je n’y arrive pas, tu comprends ce n’est pas dans ma nature … Hum, de quelle nature s’agit-t-il ?

Bref, tout ça c’est bien beau dans le texte, mais quand il faut passer à la pratique c’est là que tout devient difficile. Et le problème, notre véritable problème, c’est bien qu’à un moment, il faut passer à la pratique, sinon on ne reste qu’une encyclopédie vivante de ce qu’il faudrait faire et ne pas faire, sans rien assimiler par soi même et en soi-même. Comme un médecin qui connaît par cœur ses livres de médecine, connaît par cœur les différentes étapes d’une chirurgie complexe mais qui n’a jamais touché un malade. Je vous avais à ce sujet rapporté cette nécessité d’une pratique in vivo, versus le danger d’une pratique in vitro qui dégénère en suffisance et supérioritisme …

J’ai trouvé dans ce tweet de Jaddo, espérons qu’elle ne me contredira pas, un véritable exemple pratique de mise au placard de l’ego. Ce qui m’a intéressé, c’est qu’il survient dans une toute petite situation de la vie de tous les jours, une petite confrontation aux autres et à soi-même telles qu’il en existe à tous les instants. Ces situations sont fugaces mais incessantes, il suffit de s’observer quelques instants pour le constater. Dès lors, les conséquences d’un choix satisfaisant notre ego égoïste ou d’un choix véritablement humain, tout en paraissent minimes et futiles pour ces toutes petites anecdotes, ne sont en réalité pas anodines puisque ce sont elles qui modèlent petit à petit notre soi.

La fin du tweet n’est pas mal non plus : c’est le hashtag qu’on lit après le « dièse » à la fin du tweet, sorte de « mot-clé » qui permettra de lire tous les tweets qui comportent le même : #JeSuisSiFière … Elle a bien raison d’être fière notre collègue ! Remarquons qu’il y a toujours beaucoup d’explications possibles à un sentiment de satisfaction voire de fierté … Et chacun pourrait se demander : pourquoi ce sentiment soudain de fierté intérieure ? Ici, on peut saisir toute la différence entre une satisfaction malsaine et égoïste de l’égo d’un côté, et un ressenti plus noble, plus humain de l’autre côté qui signerait justement qu’on a dominé notre nature … animale.

Voilà. Deux mots pour finir : chapeau Jaddo. Et j’ai eu DU MAL, hein, pour cet article, des HEURES, TOUT LE MONDE aurait voulu que je place son tweet :-)

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Une réflexion au sujet de « Hospitaliser sans frimer : Jaddo twitte humain »

  1. Citons tout de même la réponse de Jaddo sur Twitter ! :

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