L’empathie : quelle spécificité humaine ?

L’autre jour j’écoutais en voiture sur France Inter l’émission scientifique de Mathieu Vidard, la tête au carré : je mets en route l’autoradio sans aucune idée du sujet en cours, l’animateur était en train de lancer la version audio d’une vidéo publiée sur youtube, que j’ai intégrée ci-dessous. On ne va entendre que la bande son bien-sûr, puisqu’il s’agit d’un groupe de touristes qui filment un petit buffle piégé par un groupe de lionnes qui essaient de l’extraire de la mare dans laquelle elles l’ont propulsé. Elles seront rapidement dérangées dans cette manœuvre … Je ne vous en dis pas plus, regardez !

Donc fin de l’histoire : les lionnes sont dérangées dans leur tâche par un crocodile, qui prend le bufflon entre ses dents et essaie de l’extraire des pattes et mâchoires des lionnes. Elles l’emportent mais doivent à la fin battre en retraite devant la charge du troupeau de buffles. Résultat : le bufflon est sauvé. Le point d’accroche est le comportement du crocodile : est-ce qu’il tente de sauver le bufflon, dont il comprend la détresse, ou cherche-t-il tout simplement à se tailler la part du lion (des lionnes en l’occurrence) ? Cette vidéo a été interprétée par beaucoup dans le sens d’un acte de sauvetage de la part du crocodile.

J’ai compris en écoutant la suite qu’il s’agissait d’une émission sur l’empathie (émission du premier avril 2010), avec comme invité Frans de Waal, Professeur de psychologie à l’université Emory, docteur en biologie, éthologue de renommée mondiale, venu parler aussi de son dernier livre L’âge de l’empathie, leçons de nature pour une société plus apaisée. Ce chercheur a étudié de manière approfondie certains comportements animaux, notamment ceux des grands singes, en y discernant des comportements d’entraide qui correspondraient à de l’empathie. Je n’ai pas encore lu son livre … mais c’est dans ma todo list ! A la suite de cette vidéo, Mathieu Vidard présentait le comportement du crocodile comme l’expression d’une certaine empathie, Frans de Waal mettait l’accent sur les commentaires du groupe qui filme, toutes les personnes en présence exprimant sans arrêt, par des onomatopées et des mots, un sentiment de compassion teinté d’impuissance.

Avant de poursuivre, je vous propose de répondre à un petit sondage, qui permettra à chacun de se positionner par rapport à la problématique :

***

SONDAGE

Vous avez peut-être répondu à la première des 3 questions sur la page d’accueil : dans ce cas vous voyez déjà les statistiques, passez directement aux questions 2 et 3.

Pour vous, l'empathie n'existe que chez l'homme :

  • Oui (24%, 9 Votes)
  • Non, l'empathie concerne aussi certains mammifères évolués (57%, 21 Votes)
  • Non, l'empathie concerne tous les animaux (19%, 7 Votes)

Total Voters: 37

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En fonction de votre réponse à la première question, répondez aux questions suivantes …

Pour vous, la spécificité de l'empathie chez l'homme est surtout liée (cochez une ou plusieurs réponses) :

  • à ses facultés de raisonnement, et d'analyse de ses propres émotions (79%, 15 Votes)
  • à la présence en lui d'une âme qui aspire à la vertu (37%, 7 Votes)
  • à sa capacité à agir avec désintérêt, au-delà des instincts et de la satisfaction de l'ego (47%, 9 Votes)
  • à l'existence d'un but conscient de perfectionnement moral (32%, 6 Votes)
  • à sa capacité à moduler son intention (26%, 5 Votes)
  • à son libre arbitre (16%, 3 Votes)
  • vous avez une autre proposition : écrivez-la dans les commentaires :-) (0%, 0 Votes)

Total Voters: 19

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En dehors de facultés intellectuelles développées sans cesse mises à contribution, il n'y a pas de spécificité au processus d'empathie chez l'homme (cochez une ou plusieurs réponses) :

  • car c'est un processus réflexe, et les substrats neurobiologiques sont les mêmes chez l'homme et les mammifères (57%, 8 Votes)
  • car elle s'exprime de la même manière chez les hommes et chez les mammifères (14%, 2 Votes)
  • car elle s'exprime de manière parfois beaucoup plus sincère chez certains mammifères (7%, 1 Votes)
  • car l'homme n'est qu'un primate comme les autres (14%, 2 Votes)
  • vous avez une autre proposition : écrivez-la en dans les commentaires :-) (0%, 0 Votes)
  • je ne suis d'accord avec aucune des propositions, mais je veux voir les statistiques ! (36%, 5 Votes)

Total Voters: 14

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***

La question à laquelle je voulais parvenir est la suivante : y-a-t-il une spécificité de l’empathie chez l’homme ? Et si oui, laquelle ?

L’empathie est la capacité à comprendre et à partager les émotions et affects d’un autre ; elle joue un rôle essentiel dans la vie et les interactions sociales. Nous parlions récemment des neurones-miroir : l’être humain partage avec d’autres mammifères des substrats neurobiologiques, dont ceux nécessaires à l’empathie. De l’entraide et des actes de type empathiques, il y en a des exemples évidents chez certains mammifères, notamment chez les animaux évolués, tels que les singes, les éléphants et les dauphins. Les travaux d’observation sont nombreux à révéler des comportements parfois étonnants, des singes allant même, au cours d’expériences scientifiques, jusqu’à se priver de nourriture pour ne pas voir souffrir un autre, ce qui reste un comportement effectivement très évolué, avec semble-t-il dans ce cas un véritable choix, influencé par l’empathie de l’animal. De tels exemples sont rapportés dans le dernier ouvrage de Frans de Waal.

Malgré toutes ces données – certains substrats neurobiologiques communs à l’homme et à l’animal, comportements très évolués chez certains animaux incluant un choix – n’y a-t-il pas certaines caractéristiques de l’empathie qui sont propres à l’homme et le distinguent de l’animal ?

L’empathie est une émotion réflexe. L’homme comme l’animal comprennent et partagent les émotions et affects de leurs semblables, voire d’individus d’une autre espèce, et ceci de manière automatique, instinctive. L’homme dispose en plus de facultés intellectuelles, de capacités de raisonnement, de capacités d’abstraction, de capacités métacognitives, développées de manière unique, qui vont lui permettre de réaliser, à la suite d’émotions de type empathique, des choix subtils. Ces choix, qui vont lui permettant de vivre plus heureux parmi ses semblables, seront réalisés en prenant en compte le contexte, l’expérience vécue, les impératifs personnels, les références à un système de valeurs, etc. Est-ce que ces données reflètent une différence significative entre l’homme et l’animal sur ce point bien précis ? Certainement, mais je dirais que cela reste peu convainquant dès lors que l’on considère que l’homme est un animal évolué armé pour penser et agir de la manière la plus subtile qui soit. La vraie spécificité de l’homme semble se situer pour moi au delà d’un intellect plus développé, au niveau de ce qui va motiver ses choix après avoir ressenti de l’empathie, notamment en terme d’intentions et de finalité que l’être humain donne à chacun de ses choix et à son existence toute entière.

Au-delà de l’action médiée par l’instinct, propre à l’animal (donc à cette part animale de l’homme aussi), qui découle souvent de l’instinct maternel ou de l’instinct de protection du groupe, l’être humain va ajuster son comportement et ses choix en modulant son intention. Prenons un exemple: il suffit de s’interroger et de voir quelles sont nos intentions lorsque l’on agit après avoir compris la douleur morale d’un collègue par exemple, au moment l’on est encore rempli de compassion. Instinctivement nous avons envie de faire le bien, ou nous savons qu’il faudrait faire le bien, mais rapidement on se souvient que cette personne, à plusieurs reprises, ne nous a pas soutenu en réunion de projets … On passe pourtant le barrage intérieur constitué par cette rancœur et on décide de l’aider quand même. Mais pourquoi ? Quelle est notre intention ? Est-elle purement altruiste, désintéressée ? Ou au fond est-ce que nous ne souhaitons pas que la personne nous remercie chaleureusement, gênée par tant de bonté alors qu’elle sait avoir desservi nos intérêts ? Autre manière de poser la question : quel est notre moteur dans cette prise de décision d’aider l’autre ? Est-ce la satisfaction de l’ego, même si ce n’est pas conscient (moi j’ai aidé une personne en souffrance. Cette personne qui m’a fait du tort se rend compte que je l’ai aidée, elle doit être mal à l’aise maintenant, et ça me fait plaisir, mais ce n’est que justice. Mes collègues qui connaissent nos difficultés relationnelles sont impressionnés par mon choix, et ça me fait plaisir, etc.) ? Est-ce par devoir humain ? Est-ce que je décide d’aider la personne parce que je sais que me défaire de mes rancœurs et de mon égoïsme, c’est aussi m’accomplir, me perfectionner, développer en moi des vertus ? Ce dernier point est très intéressant car si on se situe dans cette optique du perfectionnement de soi, la finalité de chacun de nos choix peut être modulée consciemment pour un acte isolé (exemple précédent : compassion – lutte contre son égoïsme – décision d’aider autrui), ou pour un même acte au cours du temps (intention que l’on essaie d’améliorer, de rendre plus noble au fil du temps : exemple d’un petit service que l’on apporte à un voisin tous les jours). Cette idée d’améliorer la qualité de ses actes et de ses intentions fait qu’on est amené à agir avec plus de désintéressement, voire de renoncer à certains de ses droits ou de ses privilèges pour autrui alors que rien de nous y oblige.

Pour être caricatural, au risque de choquer – c’est le principe de la caricature ! – , je dirais que l’idée de chacun au sujet de la spécificité de l’homme par rapport à l’animal sur cette question de l’empathie dépendra essentiellement de l’orientation et de la finalité que nous donnons à notre vie, et de la vision que nous avons de notre soi. Nous sommes intéressés par la médecine de l’âme, et cette médecine prend ici tout son sens :

–        ou bien nous nous considérons comme un animal évolué, un animal-humain, doté de capacités intellectuelles hors normes, d’une faculté de raisonner, etc. : du coup, les actions qui résultent de notre empathie sont très évoluées, nous vivons heureux parmi nos semblables, avec beaucoup d’entraide.

–        ou bien nous considérons que nous avons, en plus de cette dimension d’animal-humain évolué, une dimension subtile, notre soi, porteur de traits de caractères en déséquilibre qui sont autant de dysfonctionnements à traiter dans le but d’un accomplissement de soi : cela fait partie intégrante de la médecine de l’âme. Et les actes, pensées et intentions animées par une émotion de type empathique seront gérées, si nous faisons toutefois cet effort d’analyse et d’action, en fonction de cet impératif.

On peut enfin noter que l’homme est capable du meilleur comme du pire, consciemment, au travers de choix raisonnés, et cela fait aussi certainement partie de ses spécificités. Concernant ce sujet de l’empathie et des actes et pensées qui découlent d’un accès d’empathie : être capable du pire, ce sera la capacité d’agir intentionnellement à l’encontre du bien d’autrui, tout en comprenant la douleur et l’émotion de celui souffre ; être capable du meilleur, ce serait de développer en soi, au travers d’efforts soutenus sur le long terme, un altruisme désintéressé, ou le plus désintéressé possible, dans un but conscient d’accomplir son devoir d’être humain, ou dans un but de perfectionnement moral. On peut d’ailleurs remarquer que celui qui travaille sur soi, en luttant contre l’égoïsme par exemple, devient de plus en plus conscient de ses défauts, de ses faiblesses, et devient donc plus à même de comprendre ceux des autres ainsi que leurs difficultés, avec au final plus d’empathie…

***

LIRE – VOIR – ÉCOUTER

Plus d’informations sur Frans de Waal : Biographie, liens, etc.

- Voir Frans de Waal présenter son livre L’âge de l’empathie, leçons de nature pour une société plus apaisée :

- Autres entretiens avec Frans de Waal ou articles concernant la sortie de son livre :

- Sur la compassion et l’altruisme :

- Sur la question du « propre de l’homme » :

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8 Responses to L’empathie : quelle spécificité humaine ?

  1. Mike says:

    le langage aussi fait partie des différences fondamentales entre l’être humain et l’animal, et intervient dans l’empathie, on peut grâce à cette faculté mieux exprimer nos émotions, montrer aux autres qu’on les comprend, et mieux leur venir en aide.

  2. Lise says:

    L’empathie est une émotion, au même titre que la peur, que nous partageons avec les animaux. En lisant ce post, je me suis demandé si ce qui nous sépare des animaux ce n’était pas plutôt l’usage que nous faisons de ces émotions. Les émotions déterminent les comportements animaux alors qu’elles n’ont qu’une influence sur les comportements humains. L’homme, qui ressent de la compassion par exemple, peut très bien choisir de ne pas agir en conséquence, et inversement, il peut agir avec compassion avec les autres, même quand il n’en ressent pas.

  3. Mike says:

    @ Lise
    Alors ça c’est intéressant, je ne m’étais pas présenté les choses comme ça en pensant à ce sujet de l’empathie : agir avec compassion alors qu’on n’en ressent pas … d’ailleurs je pense que petits à petits ces actes forcés, raisonnés, que l’on fait parce que l’on sait que c’est « bien », ça mène au final à ressentir plus de compassion et d’empathie, et d’avoir les fois d’après peut être un peu moins besoin de se forcer …

  4. Lise says:

    @Mike : ce que vous me dites me rappelle ce que dit Aristote sur la pratique des vertus…Une question reste: comment agir avec compassion quand on ne ressent pas de compassion ?

  5. Mike says:

    @ Lise
    bonne question … ça fait plaisir d’avoir du répondant !
    Agir avec compassion alors qu’on en ressent pas, j’y ai réfléchi, et je me suis dit que c’est un peu pour moi comme se forcer à manger alors que l’on a pas faim : pourquoi on le fait ? Parce qu’on sait que c’est bon pour notre santé, et qu’on sait que si on ne le fait pas, on va avoir des problèmes à court ou moyen terme. On arrive à se forcer parce qu’on voit de manière claire et palpable les dangers encourus. Je ne mange pas donc ça va me poser des problèmes, donc je me force à manger. Pour la compassion, je pense que c’est pareil … non ? Si on n’en ressent pas, on se force, mais pourquoi ? … Par analogie : parce que sinon on aura des problèmes, « on » étant ici du coup notre âme ? D’ailleurs pour rester dans l’esprit de l’objet de ce blog c’est un peu ça la médecine de l’âme, non ? On se force à être compatissant parce qu’on sent intérieurement que c’est ce qu’il faut faire pour la bonne santé de notre âme. Mais je vois un avantage en plus : on agit dans le sens de la santé de son âme, et en plus on agit dans le sens du bien de l’autre … ça fait 2 points positifs, non ?

  6. Lise says:

    ok pour la motivation. Mais j’ai l’impression qu’il est difficile d’agir avec compassion sans ressentir la compassion. Ce que je veux dire par là, c’est que le sentiment de compassion, quand il est là, dicte notre comportement et lui donne une forme de justesse par rapport à la détresse de l’autre. Je crains que l’acte compatissant sans « émotion compatissante » derrière ne sonne un peu creux, pour ne pas dire « faux » et qu’il ne rate sa cible. Ainsi, quand on agit « compatissant » sans être compatissant, n’y a-t-il pas là une forme d’hypocrisie dans l’acte même, dont le but n’est pas de faire le bien de l’autre, mais, comme vous le dites, d’œuvrer à son bien à soi, ce que vous appelez la santé de son âme à soi…

  7. Charles Kant says:

    @ Lise
    Lise, belle démonstration :-) Mais il faut que tu nous dises comment faire alors ? ça paraît insoluble : je ne ressent pas de compassion, mais j’arrive à me motiver, mais comme au fond je ne ressens pas d’émotion mon acte sonne creux, voire j’agis en fait en égoïste ! Il y a bien un moment où même si la compassion n’y est pas, l’acte ni tout à fait égoïste ni tout à fait altruiste … Par ailleurs quand tu dis « le sentiment de compassion, quand il est là, dicte notre comportement et lui donne une forme de justesse par rapport à la détresse de l’autre », je suis d’accord, mais n’oublions pas que le sentiment de devoir faire le bien est une émotion aussi, qui peut donner de la valeur et une justesse à un acte aussi, que l’on va faire en se forçant, comme un devoir que l’on s’impose, parce qu’on sent que ça va dans le sens du bien … il faut bien commencer par quelque chose, non ? Et puis au fond est ce qu’il est mieux de ne pas faire d’acte si on ne ressent pas de compassion, ou le faire quand même, même si on œuvre en réalité pour son bien à soi ? D’ailleurs qu’est ce qu’on ne fait pas en réalité pour son bien à soi ?

  8. Lise says:

    @ Charles Kant : ah le devoir cher Kant, j’oubliais le devoir :-) En lisant, ton commentaire, je vois bien où est ma difficulté. C’est dans la question du commencement….En fait, le « compatissant par devoir » n’est pas sincère au sens où son action ne reflète pas son état intérieur, mais il est quand même sincère au sens où c’est sincèrement qu’il cherche à faire son devoir. Il est vrai qu’à tout prendre, à défaut d’un vrai compatissant, je préfère avoir à faire à un « compatissant par devoir »…Cela dit, prenons garde à ne pas nous satisfaire de cette compassion par devoir, qui pourrait en venir à nous dissimuler notre vraie nature de « non-compatissant ». Se dire qu’elle n’est qu’un entre deux qu’il nous faut essayer de dépasser pour aller vers la vraie compassion…

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