Plutarque : après un discours, étudier son âme

Comme c’est facile de juger un orateur, sa conférence, sa problématique, son style de présentation, son diaporama, ses références, ses exemples, … Ou encore un article lu à la va vite sur une page internet, sur un blog, sur twitter, sur facebook, des commentaires qui se suivent, qui se répondent instantanément de manière unidirectionnelle, chacun ne cherchant qu’à exprimer son point de vue sans prendre le temps d’accorder un peu de crédibilité à l’autre … Ce petit texte de Plutarque, tiré de « Comment écouter », est extraordinaire.

Les conseils pratiques qu’il prodigue au sujet de l’examen de sa propre âme après un discours sont très précis, très fins, faisant appel à une auto-interrogation clinique que chacun peut mettre en application, et qui débute par les mots suivants : « Pour apprécier un discours qui s’offre à nos  oreilles et pour en formuler un jugement, nous devons donc partir de nous-mêmes et de nos dispositions intérieures … « . Ils recentrent l’auditeur sur sa propre connaissance de lui-même, sur une auto-évaluation de la santé de son âme, c’est à dire sur l’essentiel, et l’éloignent de la critique facile, superficielle et non productive de l’orateur et du sujet abordé. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas exercer son esprit critique ! Bien au contraire … mais en connaissance de cause.

Deux remarques :

  • « Et il extraira de l’œuvre ce qu’elle a d’utile et de profitable, se souvenant qu’il n’est pas venu à une représentation théâtrale ou lyrique, mais qu’il se trouve dans une école, dans un lieu où l’on s’instruit et où il a le dessein de réformer sa conduite à partir des paroles qu’il y entend » : c’est exactement à mon sens l’une des conditions d’une pratique aboutie d’une médecine de l’âme qui se voudrait sérieuse et mise en œuvre dans un but d’accomplissement de soi : autrement dit, éloignons de nous des objectifs purement émotionnels, qui ne durent qu’un temps mais n’éduquent pas, au profit d’une étude assidue des principes qui nous permettront de nous transformer.
  • À fin de ce texte, où l’on peut lire Ariston : « Car ni le bain ni les discours ne sont utiles, dit Ariston, quand ils ne purifient pas ³ » : gardons à l’esprit que le discours, seul, comme une éventuelle purification, ne suffisent, hélas, pas, à transformer notre substance … On ne devient pas médecin en écoutant des cours de médecine, même énoncés par les plus grands : il faut allier l’apprentissage théorique à la pratique. L’effet, c’est une chose, il peut y avoir des révélations, des prises de conscience, parfois violentes, la goutte d’encre qu’il fallait pour faire changer de couleur la solution … mais la connaissance ne pourra s’acquérir qu’au travers d’une pratique soutenue sur soi-même et en soi-même.

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(8) Juger les discours par les bénéfices qu’on en retire

Laissons donc de côté tout ce que les paroles ont de vain, et n’en recherchons que le fruit, à l’instar non des bouquetières, mais des abeilles. Les premières, en effet, ne songent qu’aux fleurs et aux feuilles qui ont le plus de parfum et l’éclat ; elles les assortissent et les entrelacent à dessein de former un ouvrage agréable mais éphémère et stérile. Au contraire, les secondes sans cesse voltigeant au milieu des prairies émaillées de violettes, des roses ou des jacinthes, descendent en piqué jusqu’au thym, de loin le plus âcre et le plus amer, et s’y posent ;

« façonnant l’or du miel ¹ »,

elles y prennent ce qui est utile et s’envolent dans leur ruche à vaquer à leur travail. Un auditeur raisonnable et curieux de s’instruire méprisera cette langoureuse floraison verbale et tous ces sujets propices à la pompe du théâtre et à l’éloquence épidictique, véritables herbes folles dont se nourrissent les bourdonosophistes ². Mais par la profondeur de la méditation, il s’insinuera dans l’esprit du discours et cherchera quelle a été l’intention de l’auteur. Et il extraira de l’œuvre ce qu’elle a d’utile et de profitable, se souvenant qu’il n’est pas venu à une représentation théâtrale ou lyrique, mais qu’il se trouve dans une école, dans un lieu où l’on s’instruit et où il a le dessein de réformer sa conduite à partir des paroles qu’il y entend.

Pour apprécier un discours qui s’offre à nos  oreilles et pour en formuler un jugement, nous devons donc partir de nous-mêmes et de nos dispositions intérieures en examinant si l’une de nos passions a perdu de son activité, si l’un de nos chagrins s’est atténué, si notre confiance et nos résolutions sont affermies, si nous éprouvons un enthousiasme plus vif pour le bien et la vertu. Quand on sort des mains d’un barbier, on se présente devant le miroir et on se tâte, examinant la manière dont les cheveux ont été taillés et le changement produit par la coupe. A plus forte raison, en sortant d’une conférence ou d’un cours, nous devons reporter aussitôt notre regard sur nous-mêmes, étudier notre âme et chercher à reconnaître si elle s’est purifiée des affections importunes dont le poids la surchargeait pour devenir plus paisible et plus douce. « Car ni le bain ni les discours ne sont utiles, dit Ariston, quand ils ne purifient pas ³ ».

Notes : ¹ Simonide, fragm. 47 Bergk ; ² Mot de Platon, République, 564e ; ³ Ariston de Chios, le stoïcien.

Plutarque, Comment écouter, Traduction de Pierre Maréchaux, Editions Payot & Rivages, 1995, Paris, pages 30-32.


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