À propos du mot « spirituel » : lecture de Pierre Hadot – Exercices spirituels

« Exercices spirituels. L’expression déroute un peu le lecteur contemporain. Tout d’abord, il n’est plus de très bon ton, aujourd’hui, d’employer le mot «spirituel». Mais il faut bien se résigner à employer ce terme, parce que les autres adjectifs ou qualificatifs possibles : «psychique», «moral», «éthique», «intellectuel», «de pensée», «de l’âme», ne recouvrent pas tous les aspects de la réalité que nous voulons décrire … » (Pierre Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique – Albin Michel, 2002, p. 20-21).

La médecine de l’âme : quel rapport avec le « spirituel » ? Ou avec la « spiritualité » ? S’intéresser à la médecine de son âme, est-ce d’intéresser aux questions spirituelles ? La spiritualité, est-ce la médecine de l’âme ? La réponse est évidente. Pourtant c’est curieux comme ce mot, spirituel, en raison de nombreuses dérives, peut parfois déclencher un certain enthousiasme d’un côté — qui n’a en réalité rien à voir avec les questions de médecine de l’âme au sens d’une connaissance de l’âme, d’un perfectionnement de l’âme, d’un accomplissement éthique, mais qui concerne tout un pan d’activités en lien avec le paranormal et la recherche de plaisirs psychiques, opposés à mon sens à la spiritualité véritable —, ou une allergie de l’autre — ainsi la simple évocation de quelque chose de « spirituel » fait fuir nombre de ceux qui se disent « rationnels » et peu intéressés par l’éventualité d’une âme et encore moins d’une cause transcendante  … — .

Du coup employer ce mot ou ces mots, « spirituel », « spiritualité », peut devenir tout à fait contre-productif : ou vous passez pour un illuminé, ou vous intéressez certains illuminés, ou vous faites fuir ceux qui n’appartiennent pas aux deux premières catégories, ou encore c’est vous qui avez envie de fuir à l’évocation de certaines pratiques qui sont dites spirituelles … Bon, j’exagère un petit peu, nombre d’entre nous sont intéressés par les questions spirituelles au vrai sens du terme … Mais concédez toutefois que trop d’amalgames sont ancrés dans le langage courant et, hélas, dans les esprits, et que trop de personnes confondent malheureusement spirituel et non spirituel, autrement dit spiritualité et attrait pour le paranormal, spiritualité et démarches visant à des états modifiés de conscience ou à une paix psychique temporaires, etc. Dans le même temps, d’autres expérimentent encore un courant de spiritualité que l’on pourrait qualifier d’ancien, basée sur un travail sur soi de type ascétique traditionnel et une approche de la vérité de nature uniquement émotionnelle, alors même que l’approche des questions spirituelles qui paraît la plus sûre, la plus productive et la plus adaptée à l’homme d’aujourd’hui reste à mon sens celle qui se fonde aussi sur la raison, avec le pragmatisme et l’exigence de rationalité qui doivent la caractériser.

J’ai à ce titre beaucoup aimé ce passage des Exercices spirituels de Pierre Hadot, dans son ouvrage Exercices spirituels et philosophie antique. Il y explique pourquoi le mot « spirituel » est le meilleur qu’il ait pu employer dans l’expression « exercice spirituel » pour donner sens à sa pensée, le préférant à « éthique », « intellectuel« , « de pensée« . J’aime la finesse de son argumentation, qui dépasse le simple cadre sémantique, en expliquant les implications du terme qu’il a choisi sur le plan d’une thérapeutique pour l’âme, et sur le plan de sa méthode. Il nous rappelle ainsi la place de l’éthique comme thérapeutique des passions de l’âme, et la nécessité d’un intellect fort et d’une démarche rigoureuse pour aborder l’idée d’un exercice spirituel, ce dernier point illustrant bien la démarche volontaire et sérieuse nécessaire pour aborder sur un plan pratique une vraie problématique spirituelle . D’autres points m’ont beaucoup intéressé dans son texte, je noterais l’idée d’une pensée considérée en tant que matière que l’on peut modifier, et la mise en évidence de l’impact des exercices spirituels sur la pensée comme sur le psychisme, au travers d’une prise en compte globale de l’individu et finalement de son soi, qui n’est pas sans rappeler la nature de cet organisme âme-psyché dont nous avons déjà parlé.

Pierre Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique – Albin Michel, 2002, p. 20-21

« Exercices spirituel ». L’expression déroute un peu le lecteur contemporain. Tout d’abord, il n’est plus de très bon ton, aujourd’hui, d’employer le mot « spirituel ». Mais il faut bien se résigner à employer ce terme, parce que les autres adjectifs ou qualificatifs possibles : « psychique », « moral », « éthique », « intellectuel », « de pensée », « de l’âme », ne recouvrent pas tous les aspects de la réalité que nous voulons décrire. On pourrait évidemment parler d’exercices de pensée, puisque, dans ces exercices, la pensée se prend en quelque sorte pour matière et cherche à se modifier elle-même. Mais le mot « pensée » n’indique pas d’une matière suffisamment claire que l’imagination et la sensibilité interviennent d’une manière très importante dans ces exercices. Pour les mêmes raisons, on ne peut se contenter d’ « exercices intellectuels », bien que les aspects intellectuels (définition, division, raisonnement, lecture, recherche, amplification rhétorique) y jouent un grand rôle. « Exercices éthiques » serait une expression assez séduisante, puisque, nous le verrons, les exercices en question contribuent puissamment à la thérapeutique des passions et se rapportent à la conduite de la vie. Pourtant, ce serait là encore une vue trop limitée. En fait, ces exercices – nous l’entrevoyons par le texte de G. Friedmann – correspondent à une transformation de la vision du monde et à une métamorphose de la personnalité. Le mot « spirituel » permet bien de faire entendre que ces exercices sont l’œuvre, non seulement de la pensée, mais de tout le psychisme de l’individu et surtout il révèle les vraies dimensions de ces exercices : grâce à eux, l’individu s’élève à la vie de l’Esprit objectif, c’est à dire se replace dans le perspective du Tout (« S’éterniser en se dépassant »).

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