Toucher la vérité sans la voir : un immense violoniste dans le métro. Débriefing.

Passer à côté de la vérité sans la remarquer … L’entendre, la toucher, mais poursuivre son chemin inconsciemment sans avoir été touché, percuté, éclairé un seul instant … Quel drame ! Quelle que soit cette vérité, les regrets sont amers dès lors que l’on comprend notre méprise. Le 12 janvier 2007, Joshua Bell, immense violoniste, habillé de manière banale, avec sa casquette de base-ball, s’est installé vers 8 heures du matin, heure de grande affluence, dans le hall de la station L’enfant Plaza à Washington. Durant les 43 minutes qui ont suivi, il a joué 6 des plus grands chef-d’œuvres de la musique classique, en commençant par la Chaconne de Bach, devant un total de 1097 personnes qui sont passées devant lui. Il jouait sur un Stradivarius de 1713, le Gibson ex-Huberman, acheté quelques années auparavant pour 3,5 millions de dollars. Deux jours auparavant il donnait une représentation au théâtre de Boston à guichet fermé pour des spectateurs qui avaient payé leur place jusqu’à 100 dollars.

Il a ainsi pu ce matin là récolter 32 dollars, pour un total de 7 personnes  qui se sont arrêtées un instant pour l’écouter, et sans compter les 20 dollars laissés par l’unique personne l’ayant reconnu.

Cette expérience était menée par The Washington Post, et l’article publié détaille de manière très intéressante l’histoire des quelques personnes dont le comportement a été particulier ou qui ont été interviewées par la suite. Pour l’un, peu amateur de musique classique, la découverte de la Chaconne jouée à ce niveau a été un choc, le conduisant à écouter, comme aimanté, durant plusieurs minutes le violoniste. Un autre était pressé mais c’est son enfant, musicien, qui a voulu rester écouter. Et d’autres anecdotes, dont celle de la seule personne l’ayant reconnu, peu mélomane mais l’ayant vu quelques semaines auparavant donner un concert gratuit.

L’article qui fut publié valurent à son auteur, le journaliste Gene Weingarten, un Prix Pulitzer en 2008.

Cette anecdote est ultra connue et a déjà été raportée des centaines de fois sur la toile, il suffit de rechercher « Joshua Bell » sur Google et cela sort tout de suite. L’objectif ici — et de manière générale d’ailleurs − n’est donc pas le buzz mais plutôt le partage d’une prise de conscience et de quelques propositions pratiques. L’idée n’est pas un débat philosophique sur la perception et la reconnaissance du beau et de la vérité, mais un abord pragmatique de cette anecdote en se plaçant du point de vue de l’âme, de sa finalité, de son accomplissement. Quel rapport entre ce virtuose, sa musique et la vérité ? La vérité, il faut la prendre ici dans le sens de la connaissance, du parfait, de la réalité vraie des choses, de la beauté de la compréhension, notamment de la compréhension des causes, etc. Ne sommes-nous pas tous, dans notre domaine, à la recherche de la vérité ? Et de manière générale, à la recherche de la vérité sur nous-même, sur notre identité, notre âme, notre finalité, nos devoirs, notre origine, notre destinée, notre univers, etc. Nous avons déjà parlé de la beauté et du bonheur qui sont liés à la compréhension, avec l’exemple de la découverte d’une démonstration d’un théorème mathématique, et l’abord de raison saine. Il est évident que la compréhension de ces vérités sur nous-même et sur ce monde, qui nous paraissent tellement inconnaissables, est un véritable challenge dont l’actualisation parfaite, même si elle reste utopique, mérite d’être entamée de manière active. C’est aussi cette quête de vérité qui est, depuis des siècles, celles des penseurs, philosophes, théologiens et mystiques, dont certains ont tout sacrifié pour sa beauté.

Débriefing. Quelques suggestions pratiques à la suite de cette expérience :

  • Ne pas juger. Ne jamais juger l’autre. Très dangereux. C’est se méprendre totalement. On ne voit que la superficie, l’apparence, de plus avec une vue limitée par nos propres défauts et schémas de pensée. De manière purement logique, on ne sait pas qui est l’autre, quelle est son niveau, et il ne faut pas se fier aux apparences. Et puis est-on à même de juger ? Qui, parmi ces 1097 personnes qui ont entendu jouer Joshua Bell était du même niveau ou supérieur pour avoir un avis « autorisé » ?
  • Être attentif. La vérité peut se présenter à nous au coin de la rue, au travers d’une conversation, d’un évènement inopiné, d’une tournure inattendue des choses, d’une inspiration … « Un jour, un homme s’arrêta devant un arbre. Il vit des feuilles, des branches et des fruits étranges. A chacun, il demanda de qu’étaient ces arbres et ces fruits. Aucun jardinier ne pu répondre : personne n’en savait le nom ni l’origine. L’homme se dit : « je ne connais pas cet arbre ni ne le comprends ; pourtant je sais que depuis que je l’ai aperçu, mon cœur et mon âme sont devenus frais et verts. Allons donc nous mettre sous son ombre » (Rûmi). Le cœur, l’émotion, l’intuition sont nécessaires, mais aussi, très vite indispensable, vient la raison. On a vu cette démonstration mathématique du dernier théorème de Fermat s’imposer assez soudainement à Adrew Wiles. Aussi, en plus de ne pas juger, restons vigilant et, sans préjugé, réfléchissons sur ce qui se présente à nous. Certains se plaignent ou utilisent l’argument suivant pour nier l’existence du divin : « je lui demande de se montrer et il ne se montre pas », ou « je lui demande de me prouver qu’il existe et je ne vois aucun signe ». D’autres, au contraire, observent dans les évènements qui les touchent la providence, et/ou y distinguent une causalité — y compris en eux-mêmes — qui augmente leur compréhension des choses, leur connaissance de soi, et les rapproche du divin. Prendre ce qui nous arrive comme une occasion de réfléchir sur soi et de s’approcher de notre propre vérité. Écouter son cœur, mais ne pas abdiquer sa raison au risque de se fourvoyer dans des chemins qui mènent à l’opposée de la vérité … subtil équilibre.
  • Revoir ses priorités. Les équilibrer. Notre vie de tous les jours nous préoccupe tellement sur un plan matériel qu’on en vient à oublier que l’on doit aussi s’occuper de son âme. Tous ces gens qui passent devant Joshua Bell ne sont pas à blâmer. Je suis ces gens, nous sommes ces gens. Nous sommes tous dans nos pensées, nos préoccupations, nos soucis, et nous n’entendons pas la musique : ni celle du violoniste, ni celle de notre âme qui aspire aussi à sa vérité, ni celle de cette causalité  qui règne et dont on peut profiter … On peut supposer qu’un vrai musicien se serait forcément arrêté, de même que celui qui aurait déjà goûté à la beauté de la musique à un tel niveau : le premier reconnaissant le beau qu’il pratique lui-même, le second étant percuté par un vague souvenir de perceptions identiques. On pourrait dire que pour une vérité qui doit toucher l’âme, une vérité spirituelle, c’est la même chose : celui qui la connait la voit, où qu’elle se trouve. Celui qui l’a déjà approchée tâtonne, mais sent la « tendance », et a moins de risque d’être leurré par les apparences, les fausses vérités. C’est comme un médecin, en quelques instants il peut voir et comprendre qu’une personne est réellement malade ou qu’elle simule, qu’il y a quelque chose qui cloche. Ou que ce chirurgien qui est en train d’opérer est expérimenté, ou encore que cette personne qui est en train d’examiner un malade se fait passer pour un médecin. Mais pour nous autres, qui sommes ignorants, c’est difficile. Du coup plusieurs cas de figure peuvent se dégager, qui sont autant d’échecs face à une opportunité de toucher et d’être touché par la vérité. Quelques exemples :
    • Niveau 1 : tant de personnes sont passées devant le Christ ou d’autres prophètes ou hommes et femmes saints, ou encore ont lu des textes dont chaque ligne recèle une vérité, mais ont passé leur chemin sans même s’en douter …
    • Niveau 2 : tant de personnes ont loupé des occasions de s’enrichir intérieurement et de s’approcher, un peu, de la vérité, qu’elle soit écrite, ou suggérée, ou vivante, alors que quelqu’un, en « renfort », leur suggérait explicitement que là, il faudrait accrocher le wagon et suivre …
    • Niveau 3 : on est confronté à des vérités, mais on n’a pas le temps de s’investir, on les dénigre et on a tendance à s’en moquer, car tout ça c’est pour les illuminés, qui ont besoin de se créer un cadre métaphysique, c’est bien connu …
    • Niveau 4 : on est confronté à des vérités, mais on s’autoproclame véritable missionné chargé de convaincre les autres de leur fausseté, on s’acharne à les combattre …
    • Etc. Après, l’enquête personnelle et le diagnostic pour comprendre pourquoi telle ou telle attitude face à une vérité … c’est une autre histoire.
  • Avoir un modèle. Au mieux, profiter de la transmission vivante du savoir : rien ne vaut ce partage avec ceux qui savent, et qui ont une expérience à partager. En médecine on a tous souvenir d’un collègue, d’un professeur, d’un formateur qui nous a pris par la main pour nous montrer : voilà, tu vois, c’est comme ça qu’il faut faire. Ensuite, quand on est tout seul, qu’on ne peut plus rien demander aux autres, on regrette ce temps où tout était « demandable » … Rien ne remplace l’expérience pratique, les livres seuls sont inutilisables. Un modèle est essentiel. Et cela a toujours été dans l’histoire de la connaissance, que ce soit en mystique ou en philosophie (Socrate, Aristote). Heureusement, après, il reste les écrits de ces modèles, mais ce n’est certainement pas comparable.

***

Le 25 mai 2009, Renaud Capuçon, a participé à une expérience similaire, en interprétant sur la ligne 6 du métro parisien « La Mélodie d’Orphée » de Christoph Willibald Gluck sur un Guarnerius de 1737 surnommé « le vicomte de Panette » :

 

Pour finir sur le même sujet, la quête de la musique dans le métro, cet extrait des Amants du Pont Neuf. Juliette reconnait le son du violoncelle et cherche, en vain, de retrouver le musicien, son amour perdu, à travers les couloirs du métro. Il ne s’agit pas des vérités abordées ci-dessus, mais son engagement à retrouver le son de cette musique et surtout l’amour pour celui qui en est à l’origine reste marquant …


Liens externes :

Référence :

  • Rûmi, Maktûbât, cité dans S. Stétié, Le Vin mystique, Paris, Albin Michel, 2002, p.217
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2 réflexions au sujet de « Toucher la vérité sans la voir : un immense violoniste dans le métro. Débriefing. »

  1. Le documentaire que tu m’a envoyé,Alin, m’a donné la chair de poule.Après l’avoir vu ça me replace dans l’axe de la véritée.Merci a toi. Aline.

  2. Ping : L’éthique c’est comme les diurétiques : gare au conditionnement ! | Médecine de l'âme - le blog

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