Bergson : recherche psychique et approche scientifique

La médecine de l’âme, une utopie scientifique ? Certainement pas. Ce texte de Henri Bergson, issu de son livre L’énergie spirituelle, ne peut que renforcer le lecteur dans cette conviction. 1913. Conférence devant la Société de Recherche Psychique, à Londres, alors qu’il va en être le président. Constat : la tendance naturelle de certains scientifiques de l’époque est d’écarter de parti pris et de rejeter les thèmes de recherche de cette Société de Recherche psychique.

Et là, démonstration : il imagine ce que serait le monde si la science moderne, au lieu de se bâtir sur les mathématiques, au lieu de faire converger ses efforts sur l’étude de la matière, avait débuté par la considération de l’esprit. Si par exemple Kepler, Galilée, et Newton avaient été des psychologues. Nous aurions actuellement certainement une science de l’esprit dont nous ne pouvons avoir idée …  Je vous laisse lire la suite sans en dévoiler la teneur. Personnellement, à chaque fois que je relis ce texte je suis toujours impressionné par la justesse du propos. Et par l’originalité de l’analogie. Et par les dimensions qu’il ouvre sur le plan des possibilités d’un abord pragmatique, scientifique, raisonné, de notre dimension subtile, notre esprit, notre âme. Avec beaucoup de positif dans tout ça, puisque Bergson nous explique pourquoi le mieux qui ait pu nous arriver est bel et bien le fait que la science se soit développée selon ce même ordre qu’elle a effectivement suivi au cours de notre histoire, à savoir un développement des sciences de la matière avant celui des sciences de l’esprit.

Extrait

“  (…) Telles sont, brièvement résumées, les conclusions auxquelles me conduit un examen impartial des faits connus. C’est dire que je considère comme très vaste, et même comme indéfini, le champ ouvert à la recherche psychique. Cette nouvelle science aura vite fait de rattraper le temps perdu. Les mathématiques remontent à l’antiquité grecque ; la physique a déjà trois ou quatre cents ans d’existence ; la chimie a paru au XVIIIe siècle ; la biologie est presque aussi vieille ; mais la psychologie date d’hier, et la « recherche » psychique » est encore plus récente. Faut-il regretter ce retard ? Je me suis demandé quelquefois ce qui se serait passé si la science moderne, au lieu de partir des mathématiques pour s’orienter dans la direction de la mécanique, de l’astronomie, de la physique et de la chimie, au lieu de faire converger tous ses efforts sur l’étude de la matière, avait débuté par la considération de l’esprit – si Kepler, Galilée, Newton, par exemple, avaient été des psychologues. Nous aurions certainement eu une psychologie dont nous ne pouvons nous faire aucune idée aujourd’hui – pas plus qu’on n’eût pu, avant Galilée, imaginer ce que serait notre physique : cette psychologie eût probablement été à notre psychologie actuelle ce que notre physique est à celle d’Aristote. Étrangère à toute idée mécanistique, la science eût alors retenu avec empressement, au lieu de les écarter a priori, des phénomènes comme ceux que vous étudiez : peut-être la « recherche psychique » eût-elle figuré parmi ses principales préoccupations. Une fois découvertes les lois les plus générales de l’activité spirituelle (comme le furent, en fait, les principes fondamentaux de la mécanique), on aurait passé de l’esprit pur à la vie : la biologie se serait constituée, mais une biologie vitaliste, toute différente de la nôtre, qui serait allée chercher, derrière les formes sensibles des êtres vivants, la force intérieure, invisible, dont elles sont les manifestations. Sur cette force nous sommes sans action, justement parce que notre science de l’esprit est encore dans l’enfance ; et c’est pourquoi les savants n’ont pas tort quand ils reprochent au vitalisme d’être une doctrine stérile : il est stérile aujourd’hui, il ne le sera pas toujours ; et il ne l’eût pas été si la science moderne, à l’origine, avait pris les choses par l’autre bout. En même temps que cette biologie vitaliste aurait surgi une médecine qui eût remédié directement aux insuffisances de la force vitale, qui eût visé la cause et non pas les effets, le centre au lieu de la périphérie : la thérapeutique par suggestion, ou plus généralement par influence de l’esprit sur l’esprit, eût pu prendre des formes et des proportions que nous ne soupçonnons pas. Ainsi se serait fondée, ainsi se serait développée la science de l’activité spirituelle. Mais lorsque, suivant de haut en bas les manifestations de l’esprit, traversant la vie et la matière vivante, elle fût arrivée, de degré en degré, à la matière inerte, la science se serait  arrêtée brusquement, surprise et désorientée. Elle aurait essayé d’appliquer à ce nouvel objet ses méthodes habituelles, et elle n’aurait eu sur lui aucune prise, pas plus que les procédés de calcul et de mesure n’ont de prise aujourd’hui sur les choses de l’esprit. C’est la matière, et non plus l’esprit, qui eût été le royaume du mystère. Je suppose alors que dans un pays inconnu – en Amérique par exemple, mais dans une Amérique non encore découverte par l’Europe et décidée à ne pas entrer en relations avec nous – se fût développée une science identique à notre science actuelle, avec toutes ses applications mécaniques. Il aurait pu arriver de temps en temps à des pêcheurs, s’aventurant au large des côtes d’Irlande ou de Bretagne, d’apercevoir au loin, à l’horizon, un navire américain filant à toute vitesse contre le vent – ce que nous appelons un bateau à vapeur. Ils seraient venus raconter ce qu’ils avaient vu. Les aurait-on crus ? Probablement non. On se serait d’autant plus méfié d’eux qu’on eût été plus savant, plus pénétré d’une science qui, purement psychologique, eût été orientée en sens inverse de la physique et de la mécanique. Et il aurait fallu alors que se constituât une société comme la vôtre – mais, cette fois, une Société de Recherche physique – laquelle eût fait comparaître les témoins, contrôlé et critiqué leurs récits, établi l’authenticité de ces « apparitions » de bateaux à vapeur. Toutefois, ne disposant pour le moment que de cette méthode historique ou critique, elle n’eût pu vaincre le scepticisme de ceux qui l’auraient mise en demeure – puisqu’elle croyait à l’existence de ces bateaux miraculeux – d’en construire un et de le faire marcher.

Voilà ce que je m’amuse quelquefois à rêver. Mais quand je fais ce rêve, bien vite je l’interromps et je me dis – Non ! il n’était ni possible ni désirable que l’esprit humain suivît une pareille marche. Cela n’était pas possible, parce que, à l’aube des temps modernes, la science mathématique existait déjà, et qu’il fallait nécessairement commencer par tirer d’elle tout ce qu’elle pouvait donner pour la connaissance du monde où nous vivons : on ne lâche pas la proie pour ce qui n’est peut-être qu’une ombre. Mais, à supposer que c’eût été possible, il n’était pas désirable, pour la science psychologique elle-même, que l’esprit humain s’appliquât d’abord à elle. Car, sans doute, si l’on eût dépensé de ce côté la somme de travail, de talent et de génie qui a été consacrée aux sciences de la matière, la connaissance de l’esprit eût pu être poussée très loin ; mais quelque chose lui eût toujours manqué, qui est d’un prix inestimable et sans quoi le reste perd beaucoup de sa valeur . la précision, la rigueur, le souci de la preuve, l’habitude de distinguer entre ce qui est simplement possible ou probable et ce qui est certain. Ne croyez pas que ce soient là des qualités naturelles à l’intelligence. L’humanité s’est passée d’elles pendant fort longtemps ; et elles n’auraient peut-être jamais paru dans le monde s’il ne s’était rencontré jadis, en un coin de la Grèce, un petit peuple auquel l’à-peu-près ne suffisait pas, et qui inventa la précision . La démonstration mathématique – cette création du génie grec – fut-elle ici l’effet ou la cause ? je ne sais ; mais incontestablement c’est par les mathématiques que le besoin de la preuve s’est propagé d’intelligence à intelligence, prenant d’autant plus de place dans l’esprit humain que la science mathématique, par l’intermédiaire de la mécanique, embrassait un plus grand nombre de phénomènes de la matière. L’habitude d’apporter à l’étude de la réalité concrète les mêmes exigences de précision et de rigueur qui sont caractéristiques de la pensée mathématique est donc une disposition que nous devons aux sciences de la matière, et que nous n’aurions pas eue sans elles. C’est pourquoi une science qui se fût appliquée tout de suite aux choses de l’esprit serait restée incertaine et vague, si loin qu’elle se fût avancée : elle n’aurait peut-être jamais distingué entre ce qui est simplement plausible et ce qui doit être accepté définitivement. Mais aujourd’hui que, grâce à notre approfondissement de la matière, nous savons faire cette distinction et possédons les qualités qu’elle implique, nous pouvons nous aventurer sans crainte dans le domaine à peine exploré des réalités psychologiques. Avançons-y avec une hardiesse prudente, déposons la mauvaise métaphysique qui gêne nos mouvements, et la science de l’esprit pourra donner des résultats qui dépasseront toutes nos espérances “.

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3 Responses to Bergson : recherche psychique et approche scientifique

  1. Lise says:

    Texte magnifique en effet. Merci de ce partage. En le lisant, je me demandais si les recherches en psychologie scientifique, notamment celles menées par la psychologie positive, n’étaient pas un début…

  2. Charles Kant says:

    @ Lise
    Tout à fait d’accord :-) En plus je viens de voir que tu as déjà posté un billet sur ce sujet sur ton blog ;-) Pour toi, la psychologie positive, dont le but est l’épanouissement et le bonheur de chacun, serait en quelque sorte une spécialité de la médecine de l’âme ?

  3. Lise says:

    En un sens oui…C’est un point que j’aimerais discuter dans un prochain post. Il me semble que la recherche d’un bonheur réel est fortement lié à l’effort qui accompagne le travail éthique et spirituel dont il est question dans la médecine de l’âme telle qu’elle est présentée ici. Au fond, ce qui nous rend plus heureux, c’est aussi en même temps, ce qui nous rend plus humain. Par exemple, les recherches montrent que la pratique de la gratitude nous rend plus heureux. En même temps, du point de vue religieux et moral, la gratitude est un devoir. Ce que je trouve intéressant, c’est qu’on n’a plus ici à choisir entre être heureux et faire son devoir. Encore une idée de Kant qui tombe à l’eau !

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